« Je suis un peu triste que les enfants ne puissent pas avoir de réseaux sociaux. Mais ça a enlevé la pression d'avoir ce que tout le monde a. » C'est ainsi qu'un enfant australien de 10 à 12 ans a répondu au questionnaire du régulateur de la sécurité en ligne de son pays, trois mois après l'interdiction des comptes de réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Un autre, âgé de 13 à 15 ans, a répondu tout autrement : « Je me sens plus isolé et plus éloigné de tous les gens de ma vie. »
(Citations traduites de l'anglais par nos soins.)
Les deux réponses sont sincères, et aucune ne prouve que la loi « marche » ou « a échoué ». Ensemble, elles montrent pourtant l'enjeu réel du débat qui traverse aujourd'hui la France et ses voisins : il ne porte pas seulement sur un âge, mais sur ce qu'un enfant gagne et ce qu'il perd quand le fil d'actualité disparaît.
Ce qu'a fait l'Australie
Le 10 décembre 2025, l'âge minimum pour les réseaux sociaux est entré en vigueur en Australie. Un détail compte : l'obligation pèse sur les plateformes. Elles doivent prendre des « mesures raisonnables » pour que les moins de 16 ans n'aient pas de compte. Ni les enfants ni les parents ne sont sanctionnés.
L'Australie est le premier pays à avoir fixé une telle limite à l'échelle nationale. D'où l'attention de nombreux gouvernements — et la lecture très sélective de sa première évaluation.
Ce que montrent les trois premiers mois
Mi-2026, le régulateur eSafety a publié un premier rapport d'évaluation, conçu avec le Social Media Lab de l'université Stanford. La première enquête a eu lieu en novembre-décembre 2025 (4 121 enfants de 10 à 16 ans et un de leurs parents), la seconde en mars-avril 2026. L'analyse porte sur 803 enfants de 10 à 15 ans ayant répondu aux deux vagues.
Ce qui a changé en trois mois :
- la part d'enfants ayant un compte sur au moins une plateforme concernée est passée de 52,4 % à 42,1 % ;
- celle des enfants qui en ont utilisé une au cours des quatre dernières semaines, de 85,9 % à 81,5 % ;
- environ trois enfants sur cinq vont encore sur les réseaux chaque jour.
Les titres du type « 81 % toujours sur les réseaux » sont exacts mais incomplets. Avoir un compte et utiliser une plateforme, ce n'est pas la même chose : beaucoup d'enfants regardent des vidéos sans se connecter ou via le profil de quelqu'un d'autre. Les auteurs le rappellent eux-mêmes : moins de comptes ne signifie pas forcément moins d'accès.
Pourquoi des comptes ont-ils survécu ? La moitié des enfants concernés disent que la plateforme ne leur a pas encore demandé de vérifier leur âge. Pour 37 %, le profil indiquait déjà 16 ans ou plus ; pour 18 %, le contrôle d'âge de la plateforme s'est trompé.
Environ un sur dix reconnaît qu'un parent l'a aidé à contourner la règle. Le VPN, dont on parle tant, n'est cité que par 7 %.
Le changement le plus intéressant concerne la perception de la norme. Les enfants d'accord avec l'idée que « la plupart des jeunes de mon âge sont sur les réseaux » sont passés de 85 % à 74 %. Les parents qui ressentaient la pression de faire comme les autres malgré leurs doutes sont passés de 23 % à 17 %. Le soutien des parents à la loi est resté stable, autour de 68 %.
Sommeil, estime de soi, bien-être : pas de changement notable. Deux enfants sur trois disent que la loi n'a eu aucun effet sur eux. Un sur cinq évoque un effet négatif, alors que 44 % en anticipaient un avant l'interdiction.
Les auteurs soulignent les limites : il s'agit d'un instantané à trois mois, les effets sont faibles, l'échantillon de suivi ne représente qu'une partie de l'échantillon initial, et les causes des évolutions ne sont pas établies.
La France a voulu aller plus loin
Le 21 juillet 2026, le Parlement a définitivement adopté une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans — une « majorité numérique », selon le gouvernement. Les nouveaux comptes devaient être concernés dès le 1er septembre, les comptes existants au 1er janvier 2027.
Le 14 août, le Conseil constitutionnel a censuré cette interdiction (décision n° 2026-911 DC). Il admet que l'intérêt de l'enfant peut justifier de limiter l'accès des mineurs à ces services. Mais il juge l'interdiction disproportionnée : générale, elle s'applique sans tenir compte de la situation du mineur ni des risques propres à chaque service, sans appréciation individuelle de sa maturité, et sans possibilité pour les parents de la lever ou de l'aménager dans l'intérêt de l'enfant.
Le Conseil soulève aussi la question de la vie privée. Pour écarter les moins de 15 ans, tout le monde, adultes compris, aurait dû prouver son âge — et la loi ne fixait ni les conditions ni les limites de cette vérification.
Bruxelles propose des paliers
Le 17 septembre 2026, la Commission européenne a présenté sa proposition d'EU KIDS Act. Plutôt qu'un seuil unique, elle prévoit des paliers :
- moins de 13 ans : pas de compte personnel (sauf exception étroite pour des services vidéo destinés aux jeunes enfants, via le compte d'un parent) ;
- de 13 à moins de 15 ans : un compte limité, ouvert par un responsable légal, avec contrôle parental toujours actif, une heure par jour au maximum et des contacts approuvés par les parents ;
- à partir de 15 ans : un compte personnel, sur un service tenu d'être sûr pour les mineurs.
L'autre moitié du texte vise la conception des services : pour les mineurs, fin du défilement infini et de la lecture automatique sans pause, des notifications conçues pour faire revenir, des récompenses pour publier et des « séries » qui pénalisent un jour d'absence. La vérification de l'âge passerait par des outils tiers certifiés, dont une application gratuite de l'UE, avec une technologie de « preuve à divulgation nulle » : la plateforme saurait seulement si l'âge requis est atteint, sans voir aucun document. Après la censure, le paysage change : les règles d'âge pourraient désormais venir de Bruxelles.
À la mi-octobre 2026, ce n'est encore qu'une proposition, qui doit être adoptée par le Parlement européen et le Conseil de l'UE. La consultation publique reste ouverte jusqu'au 26 novembre.
Belgique, Suisse, Canada : trois autres réponses
En Belgique, les approches divergent selon le niveau de pouvoir. Au printemps 2026, la ministre fédérale du Numérique, Vanessa Matz, travaillait à une interdiction avec une vérification confiée à des prestataires indépendants comme Itsme, tandis que la ministre flamande Cieltje Van Achter présentait son propre projet : pas de réseaux sociaux avant 13 ans. Aucune loi n'était adoptée à ce stade.
En Suisse, le Conseil fédéral a pris connaissance, le 14 octobre 2026, des résultats de la consultation sur l'avant-projet de loi sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche, et a décidé de le compléter par des dispositions sur la protection des mineurs. Les très grandes plateformes devraient évaluer et réduire les risques pour les mineurs et renoncer à la publicité fondée sur le profilage. Le projet ne fixe pas d'âge minimum : le gouvernement attend d'abord des rapports demandés par le Parlement. Le message au Parlement est prévu d'ici fin juin 2027.
Au Canada, le gouvernement fédéral a déposé le 10 juin 2026 le projet de loi C-34 sur les médias sociaux sécuritaires. Il entend fixer à 16 ans l'âge minimum pour un compte, avec des exemptions possibles pour des services offrant des protections suffisantes. À la mi-octobre, il attend toujours son débat en deuxième lecture à la Chambre des communes.
Les arguments en présence
Les partisans des limites d'âge avancent trois arguments. D'abord la norme : les données australiennes suggèrent que la pression du « tout le monde l'a » diminue quand la règle s'applique à tous. Ensuite la responsabilité : c'est à la plateforme, et non à l'enfant ou aux parents, de prouver que son service est sûr. Enfin la conception : bien des fonctions, du fil infini aux séries, sont faites pour retenir l'attention, et les adultes eux-mêmes y résistent mal.
Les objections sont sérieuses elles aussi. Les limites se contournent, et les enfants peuvent se déplacer vers d'autres services : en Australie, l'usage de Reddit et de Pinterest a progressé, et la part des enfants qui échangent des messages chaque jour est passée de 41 % à 52 %, sans que les auteurs en aient établi la cause.
Vérifier l'âge de tous menace la vie privée — l'argument même du Conseil constitutionnel. Et certains adolescents perdent quelque chose de réel : des amitiés, des communautés d'intérêt, voire une messagerie de travail. Avant l'interdiction, un jeune Australien de 13 à 15 ans expliquait qu'au travail, l'équipe s'organise sur Snapchat pour échanger les horaires : « alors je ne sais pas comment je vais suivre ».
Ce que l'on ignore encore
Trois mois, c'est bien trop court pour se prononcer sur la santé mentale, les apprentissages ou les amitiés. Le rapport australien qualifie lui-même ses effets de faibles et de préliminaires.
On ne sait pas non plus si la vérification de l'âge européenne pourra être à la fois fiable et respectueuse de la vie privée. Et le texte final du KIDS Act pourrait s'éloigner sensiblement de la proposition : les négociations entre Parlement et Conseil prennent généralement des mois.
Ce que cela change pour le lecteur
Pendant que s'écrivent les lois, la conversation la plus importante a lieu à la maison. L'enquête australienne relève un écart parlant : pour les enfants, l'âge « idéal » pour les réseaux sociaux est en moyenne de 13,6 ans ; pour les parents, de 15,2 ans pour leur propre enfant. Ces deux ans d'écart sont l'espace d'un accord qu'aucune loi ne remplacera.
La question la plus utile n'est peut-être pas « à partir de quel âge ? », mais « quel fil, combien de temps, et qui décide ? ».
Questions pour la discussion
- Que faut-il protéger en priorité : l'âge auquel un enfant ouvre un compte, ou la façon dont le service est conçu ?
- Accepteriez-vous de prouver votre âge pour utiliser un réseau social si la plateforme ne voyait jamais vos documents ?
- Comment parents et enfants peuvent-ils s'accorder sur le « bon » âge quand leurs avis diffèrent d'environ deux ans ?
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