Vingt-troisième coup, vous êtes sûr de pouvoir prendre le fou. Deux coups plus tard, c’est mat. Cette partie tourne en boucle dans votre tête pendant des jours : le coup où tout a basculé, et cette drôle d’impression d’avoir pourtant vu la menace.
Le problème de fourchette d’hier, résolu au deuxième essai, s’est déjà envolé. On s’attendrait à ce que la défaite enseigne davantage : elle fait mal, donc elle marque. Et pourtant, une semaine plus tard, vous commettez une erreur semblable dans une position semblable.
Comment est-ce possible ? La psychologie de l’apprentissage apporte une réponse étonnamment nuancée.
L’erreur à l’entraînement et l’erreur en partie
Commençons par une différence qui passe facilement inaperçue. À l’entraînement, l’erreur est petite et locale : vous ratez un problème et voyez aussitôt le bon coup. L’enjeu est quasi nul, la réponse est sous vos yeux.
Une partie perdue fonctionne autrement. Quarante coups produisent un seul signal : « vous avez perdu ». Il arrive tard, n’indique pas où se trouvait l’erreur et blesse l’amour-propre. Les psychologues parleraient d’un retour d’information (une information sur le résultat d’une action) de tout autre qualité qu’à l’entraînement.
La question « les erreurs nous apprennent-elles quelque chose ? » en cache donc deux. Les erreurs sont-elles utiles en général ? Et savons-nous tirer parti de nos propres défaites ?
Les erreurs peuvent instruire, à une condition
À la première question, la recherche répond avec une certaine assurance : oui. Dans une vaste synthèse publiée en 2017, Janet Metcalfe, de l’université Columbia, a résumé les données de laboratoire. Lorsqu’on se trompe puis qu’on reçoit la correction, on retient souvent mieux la matière que si l’on ne s’était pas trompé du tout.
Un détail curieux porte le nom d’effet d’hypercorrection. Les erreurs commises avec beaucoup d’assurance se corrigent plus facilement que celles commises au hasard. Une explication, avancée par Metcalfe elle-même, est la surprise : le « mais j’en étais sûr ! » pousse à regarder la bonne réponse de plus près.
Le mot clé, c’est « correction ». Metcalfe insiste : le bénéfice ne vient pas de l’erreur elle-même, mais du retour correctif, idéalement accompagné d’un examen du raisonnement qui y a mené.
Une méta-analyse de Tanmay Sinha et Manu Kapur, de l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH Zürich, 2021), va dans le même sens. Ils ont réuni 53 études et 166 comparaisons. Quand les élèves cherchaient d’abord à résoudre un problème seuls, se trompaient, puis seulement recevaient l’explication, ils comprenaient en moyenne mieux le sujet et le transposaient mieux à de nouveaux problèmes.
L’effet était modéré (g = 0,36, une mesure statistique de l’ampleur de l’effet). Il était plus fort quand les cours suivaient de près les principes de l’« échec productif », en particulier quand l’explication s’appuyait sur les erreurs des élèves eux-mêmes. Chez les plus jeunes (l’équivalent du CE1 au CM2 en France), expliquer d’abord fonctionnait mieux.
Mais nos propres défaites instruisent moins qu’on ne le pense
La seconde question est plus délicate. En 2019, Lauren Eskreis-Winkler et Ayelet Fishbach, de l’université de Chicago, ont mené cinq expériences auprès de plus de 1 600 participants. Ceux-ci répondaient à des questions à deux choix et recevaient un bref signal : « correct » ou « incorrect ». Avec seulement deux options, « incorrect » révélait aussi la bonne réponse.
Pourtant, lors d’un second test, les personnes ayant reçu un signal d’échec ont fait moins bien que celles ayant reçu un signal de réussite. Elles se souvenaient même moins bien de ce qu’elles avaient répondu. L’effet persistait quand la tâche était simplifiée et quand les bonnes réponses étaient rémunérées.
Le plus intéressant est arrivé lorsque les participants observaient les réponses d’autres personnes. Ils apprenaient autant des échecs d’autrui que de ses réussites.
Les autrices y ont vu une menace pour l’estime de soi : échouer est désagréable, alors l’attention se détourne. Dans une synthèse de 2022, elles ont aussi décrit un second obstacle, cognitif. L’information contenue dans un échec est moins directe : savoir que quelque chose est faux ne dit pas ce qui est juste.
Aux échecs, cela saute aux yeux. Dans un test à deux choix, « faux » désigne automatiquement l’autre option. Dans une position où trente coups sont possibles, savoir que le vôtre était mauvais ne dit presque rien du bon. C’est notre interprétation, pas un résultat de l’étude, mais elle aide à comprendre pourquoi une défaite, à elle seule, livre si peu d’indices.
Là où cette explication peut ne pas tenir
« On apprend mal de ses propres échecs » : la formule est convaincante. Raison de plus pour préciser qu’elle est contestée.
En 2025, Stephen Spiller a publié dans la même revue, Psychological Science, un commentaire sur l’étude de 2019. Son argument est technique, mais important. Si quelqu’un n’apprend rien et répète simplement la même réponse, cela compte comme une réussite après « correct » et comme une erreur après « incorrect ». Une partie de l’écart pourrait donc venir non d’un moins bon apprentissage, mais d’une tendance à répondre de façon cohérente.
À l’appui, Spiller a reproduit un effet similaire même dans une expérience où les participants ne recevaient aucun retour. Le même effet est apparu lorsqu’il a interverti les étiquettes des conditions dans les données des expériences originales.
Eskreis-Winkler et Fishbach ont répondu dans le même numéro de la revue (novembre 2025). Elles admettent que la tendance à répondre de façon cohérente peut expliquer la difficulté dans certaines tâches, mais estiment qu’elle n’explique pas les principaux résultats de leur étude. Les deux parties s’accordent sur un point : la cohérence des réponses est un obstacle de plus, à prendre en compte quand on mesure l’apprentissage par l’échec.
La question reste donc ouverte. La formulation prudente est la suivante : des données suggèrent que nous apprenons moins de nos propres échecs que nous ne le pensons, mais dans quelle mesure, et si c’est toujours le cas, reste à établir.
Il y a d’autres limites. La plupart de ces expériences sont de courts questionnaires, pas des parties d’échecs ni des compétitions sportives. Et les gens diffèrent : chez certains, la défaite déclenche colère et énergie ; d’autres en restent déstabilisés longtemps.
Ce qui se passe pendant la partie elle-même
La défaite n’agit pas seulement sur l’apprentissage après coup, mais aussi sur le jeu lui-même. Les économistes Akash Adhikari, Stanislav Anatolyev et Dmitry Dagaev ont analysé 885 parties du tournoi Tata Steel de Wijk aan Zee, de 2011 à 2020. Cela représente plus de 64 000 coups joués par des joueurs d’élite classés entre 2603 et 2872 Elo. Chaque coup a été évalué par le moteur d’échecs Stockfish.
Le résultat est contrasté. Après de petites imprécisions, la probabilité de nouvelles erreurs augmentait légèrement, un peu comme ce que les joueurs appellent le tilt. Mais après une gaffe, les joueurs devenaient au contraire plus prudents.
Attention : l’étude ne mesurait pas directement les émotions et ne portait que sur l’élite d’un seul tournoi. Le modèle n’explique qu’une petite part des écarts de qualité des coups (environ 3 %). C’est donc un détail intéressant plutôt qu’une loi, à transposer avec prudence aux amateurs.
L’entraînement donne des réponses, la partie pose des questions
Faut-il alors cesser de jouer et seulement s’entraîner ? Les données sur les joueurs d’échecs montrent que ce n’est pas si simple.
Neil Charness et ses collègues (2005) ont interrogé deux grands groupes de joueurs de tournoi sur la façon dont ils occupaient leur temps aux échecs. L’activité la plus fortement liée au classement était l’étude sérieuse en solitaire : analyse de parties, résolution de problèmes, théorie. Le jeu en tournoi et les cours étaient eux aussi liés au niveau, mais plus faiblement.
Ensemble, les différentes activités expliquaient environ 40 % des écarts de niveau. Au cours de leur première décennie de pratique sérieuse, les grands maîtres avaient accumulé en moyenne quelque 5 000 heures d’étude en solitaire, soit environ cinq fois plus que les joueurs de niveau intermédiaire.
Ces données sont corrélationnelles et reposent sur les souvenirs des joueurs : elles ne peuvent pas prouver que c’est l’étude qui rend plus fort. Mais elles concordent bien avec tout ce qui précède. La partie fournit la matière : des questions concrètes, parfois douloureuses. Les réponses viennent pendant l’analyse, pas au moment de la défaite.
Comment s’en servir (sans promesse)
Rien de tout cela ne garantit un résultat. Les idées qui suivent découlent logiquement de la recherche, mais n’ont pas été testées séparément auprès de joueurs d’échecs.
- Séparez la défaite de l’analyse. Si l’échec détourne l’attention, juste après avoir perdu n’est pas le meilleur moment pour analyser. Y revenir une heure plus tard ou le lendemain, c’est très bien.
- Regardez la partie comme si c’était celle de quelqu’un d’autre. Dans l’étude d’Eskreis-Winkler et Fishbach, les participants apprenaient autant des échecs d’autrui que de ses réussites. Que cela marche avec votre propre partie n’a pas été vérifié, mais essayer ne coûte rien.
- Cherchez les coups dont vous étiez sûr. D’après les travaux sur l’hypercorrection, ce sont les erreurs commises avec assurance qui se corrigent le mieux une fois la bonne réponse sous les yeux.
- Notez non pas « ce qui a mal tourné », mais « ce que j’aurais dû jouer ». Vous franchissez ainsi l’obstacle cognitif : un vague « mauvais » devient une alternative concrète.
Une petite expérience : après votre prochaine partie perdue, cherchez un seul moment où vous vous sentiez le plus sûr de vous, et trouvez ce qui était plus fort. Pas une analyse complète : un coup. Puis voyez si vous vous en souvenez encore une semaine plus tard.
Questions pour la discussion
- Pensez à une défaite qui vous a vraiment appris quelque chose. Que s’est-il passé entre la défaite elle-même et le moment où vous avez compris la leçon ?
- Trouvez-vous plus facile d’analyser les parties des autres que les vôtres ? Pourquoi, selon vous ?
- Parfois une défaite motive, parfois elle coupe l’envie de jouer. D’après votre expérience, de quoi cela dépend-il ?
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